Le magazine de l'innovation en Afrique

Suivez toutes nos publications sur
Ingénieurs cloud en Afrique : les compétences sont là, comment les reconnaître ?

Ingénieurs cloud en Afrique : les compétences sont là, comment les reconnaître ?

Publié aujourd'hui

On parle beaucoup des datacenters qui sortent de terre en Afrique, beaucoup moins des femmes et des hommes qui les font tourner. Pour Lionel Sakiti, plus de 17 ans dans l'IT, responsable des infrastructures digitales, cloud et IA souverains au GIM-UEMOA, ces talents existent déjà. Le vrai défi est de savoir les voir, les vérifier et les reconnaître.

Basé à Abidjan,_ Lionel Sakiti anime aussi des communautés technologiques en Afrique francophone, reliées aux grands écosystèmes mondiaux du cloud native, de l'open source et du platform engineering. Il est donc à la fois celui qui recrute et celui qui voit les talents grandir. Sa conviction tient en une phrase :_

« Les compétences existent déjà dans nos pays. Nous devons créer davantage de passerelles entre ces talents, les standards internationaux et les communautés mondiales qui font évoluer les technologies. »

« Des profils de plus en plus polyvalents »

Premier constat : de nouveaux métiers émergent, souvent par évolution d'un poste à l'autre.

Dans votre communauté, au pays comme dans la diaspora, quels profils cloud voyez-vous émerger ?

Je vois émerger des profils de plus en plus polyvalents : des administrateurs systèmes devenus ingénieurs cloud, des DevOps, des ingénieurs Platform Engineering, des SRE, des experts en cybersécurité. Ce qui me marque, c'est la capacité de nombreux ingénieurs africains à évoluer entre plusieurs environnements technologiques, souvent avec des ressources limitées. Beaucoup maîtrisent à la fois Linux, les infrastructures traditionnelles, la virtualisation, le cloud et l'automatisation.

Nous voyons aussi des professionnels africains obtenir des certifications internationales exigeantes, comme Kubestronaut ou Golden Kubestronaut. Ces parcours sont encourageants, mais ils ne constituent qu'une partie des compétences présentes sur le continent. C'est pourquoi je m'investis dans des communautés locales connectées aux écosystèmes mondiaux. L'objectif n'est pas d'importer des compétences qui seraient absentes, mais de permettre aux talents déjà présents de se rencontrer, de progresser, de contribuer et de gagner en visibilité.

Ce que le terrain enseigne

Les contraintes que l'on présente souvent comme des handicaps (connexion instable, budgets serrés, matériel hétérogène) forment en réalité des ingénieurs d'un genre particulier.

Qu'est-ce que ces talents maîtrisent sur le terrain qui n'apparaît pas sur un CV ?

Leur très forte capacité d'adaptation. Dans nos environnements, un ingénieur peut devoir intervenir sur du matériel physique, un hyperviseur, un système Linux, un réseau, une plateforme Kubernetes et plusieurs environnements cloud. Il doit parfois composer avec des contraintes de connectivité, de budget, de disponibilité des équipements ou de compétences spécialisées.

Cette polyvalence développe une compétence essentielle : comprendre les principes techniques au-delà des produits et des fournisseurs. Un excellent ingénieur cloud ne doit pas seulement savoir utiliser une plateforme. Il doit comprendre les fondements de l'infrastructure : calcul, stockage, réseau, sécurité, automatisation, résilience et exploitation.

La question qui fait la différence

Comment un recruteur distingue-t-il celui qui connaît un outil de celui qui comprend le cloud ? Lionel Sakiti répond avec ses deux casquettes.

Comment vérifiez-vous qu'un profil maîtrise vraiment le cloud ?

Comme responsable d'infrastructures, je vérifie la maîtrise technique et opérationnelle. Je demande à l'ingénieur de présenter une architecture qu'il a mise en œuvre, d'expliquer ses choix, de diagnostiquer un incident ou de proposer une stratégie de restauration après une panne. Une question me paraît particulièrement révélatrice : « Si demain nous changeons de fournisseur cloud ou de technologie, quels éléments de votre architecture restent valables et lesquels faudra-t-il adapter ? » Je valorise aussi les laboratoires reproductibles, les contributions open source, la documentation et les retours d'expérience.

Avec un regard de DSI, je cherche la capacité à créer de la valeur. Quel problème métier cette architecture résout-elle ? Comment garantit-elle la disponibilité et la continuité des services ? Quels sont ses coûts ? Comment protège-t-elle les données et respecte-t-elle la réglementation ? Quels risques de dépendance technologique introduit-elle ? Un excellent ingénieur cloud doit savoir expliquer ses choix aussi bien à une équipe d'exploitation qu'à une direction générale.

Sa question sur le changement de fournisseur dépasse le simple cadre d'un entretien d'embauche. Elle révèle une exigence fondamentale : la capacité à concevoir des architectures interopérables, évolutives et réversibles, sans dépendance excessive à une technologie ou à un fournisseur. Pour Lionel Sakiti, cette maîtrise des choix technologiques et des possibilités de migration constitue un levier essentiel de souveraineté numérique et d'autonomie stratégique pour les organisations.

Les certifications, « des preuves complémentaires »

Quelle place donnez-vous aux certifications aujourd'hui ?

Elles jouent un rôle important dans la reconnaissance internationale des compétences. Elles structurent l'apprentissage et donnent des référentiels reconnus. Mais il faut distinguer deux dimensions : la maîtrise d'une technologie ou d'un fournisseur, qu'une certification spécialisée peut attester, et la capacité d'architecture et d'intégration, qui permet de choisir les bonnes technologies, de les faire fonctionner ensemble et de les faire évoluer. Je considère donc les certifications comme des preuves complémentaires, jamais comme l'unique mesure de la compétence.

Sont-elles adaptées aux réalités du terrain en Afrique ?

Elles ont un avantage fondamental : un ingénieur africain est évalué selon des standards internationaux. C'est un puissant mécanisme de reconnaissance. Mais plusieurs obstacles limitent leur accessibilité : le coût des formations et des examens, l'accès à une connexion stable, les moyens de paiement, la maîtrise de l'anglais et l'accès aux laboratoires pratiques.

Il existe aussi un décalage possible avec les réalités de nos infrastructures. Nos entreprises exploitent en même temps des serveurs physiques, des environnements virtualisés, des clouds privés et publics et des applications historiques. Elles doivent répondre à des exigences de sécurité, de protection des données, de souveraineté et de maîtrise des coûts. Une certification spécialisée reste pertinente, mais elle ne couvre pas nécessairement toute cette complexité.

Les obstacles à la certification (coût des examens, qualité de la connexion Internet, moyens de paiement et barrières linguistiques) ne reflètent pas nécessairement le niveau de compétence des ingénieurs africains. Ils révèlent avant tout des inégalités d'accès aux dispositifs de reconnaissance internationale. Un professionnel peut ainsi posséder une expertise technique solide, acquise et démontrée sur le terrain, sans disposer des moyens nécessaires pour la faire certifier. L'absence de certification ne doit donc jamais être assimilée à une absence de compétence.

Ce qu'une certification devrait évaluer

Selon vous, que devrait évaluer une certification pour reconnaître ces compétences de terrain ?

Je souhaiterais que l'évaluation accorde davantage de place à la capacité de résoudre des problèmes, indépendamment des technologies utilisées. Un ingénieur devrait pouvoir démontrer qu'il sait :

·        concevoir une architecture adaptée à des contraintes techniques et économiques ;

·        comparer plusieurs solutions sans dépendre d'un fournisseur particulier ;

·        intégrer des technologies propriétaires et open source ;

·        diagnostiquer un incident et restaurer un service ;

·        automatiser, sécuriser et superviser une infrastructure ;

·        anticiper la réversibilité, l'interopérabilité et les risques de dépendance technologique ;

·        documenter son travail et transmettre ses connaissances.

Il ne s'agit pas de remplacer les certifications existantes, mais de compléter leur reconnaissance par des preuves concrètes de compétences.

Cette liste dessine une évaluation très différente d'un questionnaire sur un outil : des situations réelles, des contraintes de budget, plusieurs réponses possibles. Autrement dit, juger un ingénieur comme on le juge sur le terrain.

Pour conclure

« Notre enjeu n'est pas seulement de faire venir les technologies mondiales en Afrique. C'est de permettre aux talents africains de participer à leur conception, à leur évolution et à leur gouvernance. Les ressources humaines existent déjà sur place. Donnons-leur davantage de visibilité, de connexions internationales et d'occasions de démontrer leur valeur. »

Building Africa donne la parole à celles et ceux qui construisent le numérique du continent. Abonnez-vous à la page Building Africa pour ne rien rater.

À lire aussi dans Building Africa